07/03/2017

LE COEUR DE LA TERRE de Svetislav Basara

Tu viens d'acquérir ce livre d'un écrivain Serbe de toi parfaitement inconnu et tu n'en est pas à la page 50 que déjà tu te demandes, à juste titre et en ton for intérieur: "mais qu'est-ce-que c'est que ce dingue" ? Ce "dingue" comme tu dis, en est bien un, mais un de ces dingues qu'on chérit comme un petit Brautigan bien à soi, un secret bien gardé mais qu'il te faudra, à partir de maintenant, aller toi aussi recommander aux autres, ces mécréants. Il s'appelle Basara. Il est ton nouveau Maître.

Et puis tu te souviendras également du sourire en coin que ce libraire, plus tout jeune mais encore ardent dans sa passion de partager et de faire aimer, t'as adressé lorsqu'il t'a vu t'en aller, intrigué quoique convaincu, Le coeur de la terre de Svetislav Basara à la main. Toi qui n'a pas encore lu le Guide de Mongolie ou Solstice d'hiver ni aucun autre, je te le jure mon tout nouveau frère, tu vas revenir bientôt me voir et me supplier de te les commander, TOUS. Car j'ai décelé en toi ce qu'un libraire aguerri peut apercevoir parfois chez un de ses semblables: la curiosité, l'avidité, la soif de folie, la croyance en ce qu'une autre littérature soit possible, la lassitude à l'égard du banal, la haine du déjà-lu, des envies de sauter dans la confiture et de flotter dans le vide, ou l'inverse.
Tu verras, ce livre n'est pas seulement l'errance extra-lucide d'un érudit qui ne fait que s'approprier une sorte de trou dans la biographie pourtant mille fois étudiée et commentée de Friedrich Nietzsche. Ce fameux voyage à Chypre, Nietzsche l'a fait, ou non, et si c'était vers la Sicile qu'il s'enfuyait, las de Lou Salome, de Cosima et de ce salopard de Wagner, c'est parce que Nietzsche savait que sur cette île friable où les identités se perdent et les notions temporelles se noient dans l'ouzo et les préceptes philosophiques dans le raki, Svetislav Basara allait le comprendre, et le retrouver.

Tu ne comprends toujours pas où tu es, mais au-delà de la page 120 tu ne t'interroges plus, tu lévites. Fort de cette connaissance inouïe de la vie, de l'oeuvre, de la psychée, de la libido, des envies, des larmes du grand philosophe, ainsi que de la bêtise insane de ses contemporains (Freud, Atatürk, Staline, cette saleté de Lou Salomé, ce fumier de Richard), Svetislav Basara peut alors tout nous raconter. Basara sait, il règne sur cette îlot de littérature qu'il a longtemps gouverné (ne fut-il pas, pour de vrai, ambassadeur de Serbie à Chypre ?) et ce qu'il nous apprend éclaire alors le monde et cette fin de XIX° siècle jusqu'à nous.

Car non, l'apprendras-tu ébahi, Nietzsche ne fut pas ce parangon idéologique de par l'anus duquel s'extirpa le nazisme. C'est Wagner qui en est fautif, avec ces ta-da-dam, ces zwing-zwing-zwing, ces tou-dou-doum,ces chevaliers en armure blonde et ces dragons en plâtre. Freud s'est toujours trompé sur Nietzsche comme il s'est toujours trompé sur lui-même, sauf sur son intuition qu'il allait apporter la peste aux Etats-Unis.

Car oui, les Hurubes existent bien, ces petits bonhommes en maillot de bain qui ont vu Nietzsche et portent la moustache, se nourrissent uniquement de tortues et de rats et s'emparent de ceux qui refusent de souper à leur table pour les trucider dans d'atroces souffrances... Tel est le monde chypriote de Nietzsche et Basara n'en sera jamais son prophète: il est la littérature sous toutes ces formes, il absorbe les ondes de l'Histoire, de la Science, de la Géographie, de tout ce qui se dit Philosophie et nous en restitue des ondes Martenot qui nous enivrent, nous ravissent, figent nos zygomatiques en un rictus éprouvant mais éternel.

Alors oui, tu as bien lu page 68 cette phrase;
"Ainsi enveloppé, tête baissée, suivi par les regards assassins des clients du Hilton, il va dans sa chambre et claque la porte derrière lui pour toujours."

Oui, "pour toujours", tu as bien lu.

A la 77: "Ne désirant pas mettre les pieds dans le XX° siècle, il meurt en 1900", et c'est là que tu comprends que Nietzsche est bien mort, puisque c'est Basara qui l'a écrit.

 Tu auras lu Le coeur de la terre et tu ne sauras plus rien, mais ça ira mieux.

Signé: RongeMaille 

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