20/01/2018

TAQAWAN d' Eric Plamondon


Voilà ce qu'on peut lire à la page 43, au chapitre appelé "Toboggan":

En langue mi'gmaq, le mot toboggan signifie "luge". En français, le dictionnaire définit le mot micmacs ainsi: "Arrangements secrets et compliqués afin de parvenir à ses fins: manigances, menées obscures et embrouillées dans un but intéressé." Le terme micmac viendrait de la locution verbale  du moyen néerlandais muyte maken qui signifie "faire une émeute". Cela n'a rien à voir avec le nom du peuple qui vit dans le Nord-Est de l'Amérique depuis des millénaires. Pourtant, quand les Mi'gmaq de Restigouche se révoltent en juin 1981, leur nom indien rallie l'idée de révolte de la définition française, comme si l'homonymie faisait du toboggan entre Hollande et Amérique.

Tout le style d' Eric Plamondon se trouve là-dedans: le temps d'un court chapitre comme celui-ci, et qui intervient au beau milieu de l'histoire, il semble faire un pas de côté, nous parler subitement d'autre chose alors qu' en fait, c'est en plein dedans. On avait déjà été saisi par ces écarts incessants, qui faisaient tout le sel et la vivacité de sa trilogie 1984 parue chez Phébus en 2013, où l'auteur nous parlait de Johnny Weissmüller (Hongrie-Hollywood Express), Richard Brautigan (Mayonnaise) et Steve Jobs (Pomme Q) dans une sorte de frénésie encyclopédique dans laquelle se côtoient l'Histoire avec un grand H et l'anecdotique le plus délicieux, diffractée entre hommage rendu à ses trois personnages et auto-portrait de l'auteur aperçu au prisme de ces figures tutélaires. On en gardait un souvenir ravi, et voilà qu' Eric Plamondon nous revient avec ce Taqawan, plus romanesque dans la forme sans doute, mais toujours ponctué de ces passages transgressifs et faussement têtes-en-l'air qui, loin de briser le rythme de l'action, lui fournissent au contraire de bénéfiques appels d'air et nourrissent l'intrigue d 'inflexions imprévues, mais bienvenues. Vous pourrez ainsi y trouver la recette de la fameuse Miskwessabo (soupe aux huîtres à la menthe sauvage), apprendre ce qu'est un taqawan et suivre d'excellents conseils de montage de mouche pour pêcher le saumon dans la Restigouche, comme un héros de Thomas McGuane.

En 1981, la police québecoise tombe donc à bras raccourcis sur les natifs Mi'gmaq au coeur de leur réserve sous prétexte qu'ils n'ont pas respecté les nouvelles restrictions de pêche. Ritournelle tristement connue depuis les premiers efforts d' éradication des peuples amérindiens: d'abord, les empêcher de chasser ou de pêcher ce dont ils vivent depuis la nuit des temps, que ce soit le bison ou le saumon, et les regarder crever. Les flics ne vont pas y aller de main morte, et cette intervention finira par interpeller les consciences, et réveiller quelques mentalités endormies.

"'Ici, on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains"... 






Curieusement, Taqawan nous parle d'une réalité bien connue au Québec mais que, en France, nous occultons volontiers, à l'abri derrière les poncifs les plus charmants sur la Belle Province, son accent si rigolo, son français imagé et ses chanteuses qui braillent tellement fort. C'est littéralement dans un univers de western que Plamondon nous emmène alors, nous renvoyant à cette simple évidence que le Québec est bien en Amérique du Nord, et que la brutalité dont il a fait preuve à l'égard des natifs vaut bien celle des conquistadors et du général Custer.

Quand l'intrigue nous embarque sur les pas de Leclerc, garde-chasse démissionnaire que la situation a fini  par écoeurer, et qui a pris sous sa coupe une jeune indienne violée par des policiers, le roman file vers une intrigue de polar des plus musclées avec gros beaufs racistes en 4x4 et pack de douze sur la banquette arrière, cadavres enterrés à la va-vite au fond des bois, gunfight à l'arme lourde et psychopathe gratiné. Dans ces moments-là, on pourra toujours reprocher à Eric Plamondon de ne pas être Joe Lansdale, mais ça n'est certainement pas le plus important. Entre la découverte de la "face noire" de cette partie de l'Amérique trop idéalisée, et le bonheur de retrouver le style inimitable de l'auteur, Taqawan est à coup sûr une des lectures les plus réjouissantes de ce début d'année.

Signé: RongeMaille






04/01/2018

BettieBook de Frédéric Ciriez


Il s'appelle Stéphane Sorge, alias SS pour les intimes (et les auteurs qu'il descend), ce qui signifie également Super Style aux yeux de ceux qui l'aiment bien, ou aimeraient s'épargner les foudres de ses critiques assassines. SS est un serial-lecteur, un serial-critique, un type qui analyse, démonte, encense ce qu'il lit - ou pas - dans les colonnes du Monde Littéraire, dans un magazine féminin (sous pseudo), sur Paris Première à raison d'une intervention de 30 secondes de temps à autre, pour un magazine télé (sous pseudo). Avant, il faisait (sous pseudo) des piges pour Amazon mais depuis que ce sont les clients du site qui se chargent eux-mêmes des commentaires, SS peine à joindre les deux bouts. D'ailleurs, il s'appelle Stéphane Van Hamme, pour de vrai. 

Tantôt il lit avec attention ce qu'il doit chroniquer et souvent, doit mettre un mouchoir sur sa probité professionnelle et synthétiser ce qu'il lit à droite à gauche et rendre un article comme on en attend de lui. Et tout le monde s'en fout. Oh non, se dit-on,  pas un roman germanopratin de plus sur les pratiques douteuses d'un certain milieu de mèche avec ces salauds d'éditeurs et ces tartuffes d'écrivains prêts à tout pour y arriver... Ne vous inquiétez pas, Ciriez va nous raconter autre chose...

BettieBook est aussi un roman d'anticipation. Dans le premier paragraphe, on y enterre en grandes pompes le youtubeur Norman, mais c'est une blague. Il sera aussi question, plus loin, du nouveau Mark Danielewski, qui à ma connaissance n'existe pas encore, traduit par Claro (mais on en recausera plus loin). Dans les premières pages, on lit que Sorge en assez de la littérature. Il se ballade avec le dernier numéro du Nouveau Détective dans sa poche, et n'arrive plus à se passionner pour grand chose. Quand la rédaction du Monde lui demande d'aller interviewer la booktubeuse Bettie, des dizaines de milliers de vue sur sa chaîne où elle cause dystopies trop bien et teen-age séries romanesques à rallonge qui donnent du sens à sa life, SS y va à peine à reculons. Sincèrement, ce monde-là le fascine pas mal, qui est en train d'éteindre le sien pour de bon, à l'aune d'une nouvelle ère de communication culturelle à laquelle il aimerait bien se raccrocher.

Mais comment diable se raccorder à ce monde intrépide, sur-connecté et sans complexe qui navigue sur les réseaux à coups de #kiffetrovictorhugo, de youtubeuses toutes bariolées qui changent de jupe et de gloss à chaque transmission ? Alors qu'on ne cesse de lui répéter que la critique littéraire telle qu'il la pratique est morte et enterrée - et d'ailleurs, qui lit encore Le Monde Des Livres ? -, Sorge rumine un truc un peu spécial, et qu'il va sans doute en partie improviser devant nos yeux ébahis.

On met un temps avant de comprendre où Frédéric Ciriez nous emmène. Si on reconnait ici et là le style désopilant, très sexuel et tintinesque qui n'appartient qu'à lui (son précédent roman Je suis capable de tout ainsi que sa collaboration au scénario du film de Peretjako, La loi de la jungle sont là pour en témoigner), quelque chose  de glacé, de déprimant s'est bel et bien installé. 

Quand la rédaction du Monde lui confie les épreuves du prochain Danielewski comme on lui confierait les codes du Pentagone, Sorge l'emmène, s'endort dessus dans le TGV, l'oublie sur son siège, et va pondre un article sur le livre à partir des miettes qu'il a pu lire, et de commentaires glanés sur le web. On lui tombe dessus, les lecteurs enragent, Sorge est mis à pied, on le montre du doigt. Le plus drôle étant qu'à part lui, qui contre toute évidence clame son innocence et sa bonne foi, il trouve quelques défenseurs comme cet ami libraire un brin allumé, Mark Danielewski himself et le traducteur Claro qui s'est mis à douter "de sa traduction, sans doute trop littérale". On touche alors le fond de cette vaste blague non-sensique qui nous montre qu'en littérature comme en politique aujourd'hui, plus personne n'est capable de reconnaitre sa gauche de sa droite, et encore moins le bas du haut.

C'est en pleine lumière et à l'aide d'une caméra-espion que Sorge va se faire rencontrer la critique d'avant et celle d'aujourd'hui dans la mise-en-scène consentante d'un plan-cul raconté sur plus de vingt pages (joli tour de force) où nous verrons, entre hallucination et ricanements étouffés, l'éminent critique se mettre sur le bout la ravissante booktubeuse, à moins que ce ne soit l'inverse, elle avec un masque de Jerry, et lui en Tom. De critique à booktubeuse, de youtube à youporn jusqu'à ce revenge-porn dont on ne sait trop qui a le plus baisé l'autre, on n'en sortira non pas ravi mais exténué, des lumières de sex-toy à effet stromboscopique fluorescent plein les yeux (c'est quoi d'ailleurs, ce truc?), et sans un poil de sec.


C'est une farce bien sûr. Mais on aimerait bien que BettieBook qui, comme son auteur, ne recule devant rien, soit lu pour autre chose que ses passages salés, la drôlerie de ses références et ses penchants rentre-dedans avérés. Les toutes dernières pages, superbes, nous montrent d'ailleurs une voie qui est sans doute celle que va emprunter le vaguement calamiteux et légèrement dépravé Stéphane Sorge. C'est peut-être celle que Frédéric Ciriez va suivre et, comme on le sait capable d'absolument tout, on continuera à le suivre de très près.

Signé: RongeMaille

13/12/2017

LA PEAU DURE de Raymond Guérin

On louche un moment sur la photographie de couverture, et on se creuse les méninges pour se rappeler de quel film avec Lilian Gish elle est tirée. Fausse piste. Ce n'est pas Lilian Gish dans un vieux mélo de Griffith, c'est une anonyme. Cette fille n'existe pas (ne poussez pas des cris d'orfraie, c'est une anonyme, donc personne).


Comme raccord, c'est pas mal, parce que La peau dure vous parle justement d'elle: de personne. Ou plus précisément d'elles, toutes ses femmes qui au lendemain de la seconde guerre mondiale, jeunes, vieilles, orphelines, veuves, abandonnées, belles, moches, pucelles, saintes et putains tondues ou pas, ont mangé leur pain noir en attendant qu'on veuille bien jeter un regard sur elles.

Elles sont trois soeurs. Pas celles de Tchekhov, bien qu'elles aimeraient bien elles aussi prendre le thé sous le saule pleureur au bord de la rivière en se plaignant de tout et de rien, dans la riche propriété de papa. Clara, Charlotte et Louison sont nées à Paname au moment où il ne fallait pas, et pauvres en plus de ça. Pour comble de malheur, maman est morte, les laissant à l'abandon dans le giron d'un paternel remarié qui s'en fout et les jette: c'est la guerre, et vive la S.T.O., où les parents encombrés peuvent facilement se défaire de leur marmaille en faisant fi de leur foi patriote et faire oeuvre utile. On n'appellera pas ça, par la suite, de la collaboration, mais du pragmatisme. On continue à comprendre ce que cela veut dire aujourd'hui: faire des économies. En Allemagne, on pratique l'effort de guerre dans les champs, on se fait des amitiés comme partout, des amours comme ailleurs, et on avorte comme on peut.

Les trois frangines égrènent chacune leurs histoires, leurs malheurs. La première, Clara, vit sa vie de bonniche au petit bonheur la chance. Elle a le bol d'avoir fini par atterrir dans une famille bourgeoise, mais progressiste, où on la traite bien, où monsieur ne cherche pas à la tanker dans les coins comme partout avant. et s'offusque même courageusement quand les flics viennent la chercher pour la mettre en prison parce que suspecte d'avoir avorté. La police repart avec elle penaude, engueulée, mais l'encage tout de même, c'est les ordres !

Avec Jacquotte, c'est plus compliqué: elle s'est mariée. Avec un petit fumier et surtout une belle-mère encore plus fumier que ça. En lisant son histoire, on comprend pourquoi des décennies après des énervées se soient bagarré pour le droit de garde. Jacquotte, c'est du Zola. Jacquotte se remettra à la colle avec un plus con encore.


Louison se croit la plus futée, mais on ne sera pas plus optimiste. Elle fréquente les troquets les plus affables de Montparnasse, tangue de plus en plus entre tous ces amours de traviole, et picole beaucoup trop. Sa petite racaille d'Arménien l'aimant d'amour fou, elle le trompe avec deux autres types dont un se fout carrément d'elle, mais dont elle est folle. C'est compliqué, la vie d'amour.

Raymond Guérin était un de ces écrivains à côté de la plaque qui sont passés à deux doigts du Grand Nulle Part mais que la réalité rattrape à chaque redécouverte. Il ne sera jamais panthéonisé (un "merde" affectueux à celles et ceux qui pensent que Jean d'Ormesson est un grand écrivain, en passant), mais son précipité de mélo social garde une saveur qui continue à faire peur. Et pourquoi j'ai l'impression qu'il nous parle non pas d'une période révolue, mais de ce qui nous attend ?

En attendant de voir ce qui va arriver, n'y pensons plus, lisons:


"Comme tous les jours de la semaine, sauf le dimanche, je me suis levée, ce matin, à six heures. C'est le réveil, encore une fois, qui m'a tiré du lit."


C'est bête, comme première paragraphe. On sent le bras d'honneur à Marcel, ou le pied de nez dit gentiment. On n'ira pas faire de cure sur le côte sinon, pour nous en remettre. On n'est même pas sûr de garder le réveil éteint le dimanche. On ne sera jamais sûrs de rien en fait, sauf du pire.

Signé: RongeMaille   

21/11/2017

POUR TOUT L'OR DU MONDE de David Huddle


Les premières phrases vous scotchent: "Quelques semaines après l'anniversaire de mes quinze ans, un certain monsieur Gordon, ami de mes parents, me demanda sur un ton calme et direct si j'aimerais avoir une aventure avec lui."

Marcy est une jeune fille qui attire le regard depuis qu'elle est toute petite, une de ces personnes toute droit issues des fantasmes de chacun, une sorte d'idéal féminin faite de chair et de sang qui illumine tout ce qu'elle approche. A quinze ans, elle est ce genre de fille qui décourage de ces longues jambes bronzées et de sa chevelure blonde flamboyante quiconque voudrait la défier sur les terrains de sport, ou l'inviter sur la piste de danse. "Mais pour être tout à fait sincère, ajoute-t-elle plus loin, je voulais que mon aventure avec M. Gordon soit de nature sexuelle."

Pour tout l'or du monde n'est pas un roman entièrement dévolu au parcours de Mrs Marcy Bunkleman, il s'agit plutôt de l'histoire d'un rectangle amoureux qui durera des années lycée jusqu'à l'âge de la retraite. Marcy vivra son aventure avec ce bel homme grisonnant quelques mois avant de filer dans les bras du beau gosse du bahut, Allen, alias ABC, un autre genre d'aimant à regards et à désirs pour qui tout semble facile et naturel, y compris de mettre dans son lit, comme ça, la plus belle fille du campus.

Il y a aussi Jimmy, le meilleur ami d'ABC, qui n'en reviendra jamais vraiment de se retrouver dans les parages de la somptueuse Marcy dont il est fou amoureux, dont il sera fou amoureux jusqu'à la fin de sa vie. ABC et Marcy se marieront, Jimmy épousera la meilleure copine de celle-ci, Uta, petite bombe exhubérante à la tête bien sur les épaules qui trouve par ailleurs le bellâtre ABC complètement inconsistant, même si elle se sent parfois en osmose avec lui, de façon incompréhensible. 

Et la vie passe, les sentiments trépassent, les gens changent, les grands moments se transforment en souvenirs, voire en regrets. Comme dans un roman de James Salter, auquel le cadre petit-bourgeois fait bien sûr beaucoup penser, David Huddle nous donne à vivre quelques vies entières, sur un mode chorale classique (les protagonistes prennent tour à tour la parole) mais qui prend ici une valeur bien singulière: au fil des pages, au fil du temps, les fortes personnalités s'estompent, prennent une teinte plus pâlote, ou se figent dans des postures ("Ma mère s'est changée en pierre" dit Suellen, la fille de Marcy dans le dernier chapitre). Jimmy et Uta auront vécu toute une vie à l'ombre de deux astres qui n'en étaient pas vraiment, et eux seuls finalement sauront ce qui se trouvait à l'intérieur. Marcy et Allen, eux, auront été aveuglés toute leur vie par le regard admiratif des autres. 

Voici l'unique ouvrage que vous trouverez de David Huddle. Le reste de sa production, une oeuvre poétique fournie ainsi que quelques recueils de nouvelles, n'a tout bonnement jamais été traduit en France. L'Olivier réédite ce chef d'oeuvre (sorti il y a presque vingt ans dans une certaine indifférence en 10/18). On ne va pas chipoter longtemps et vous le dire tout net: on échangerait pas pour tout l'or du monde ce chef d'oeuvre contre toute l'oeuvre de James Salter.


Signé: RongeMaille 

12/10/2017

LA BOLCHEVIQUE AMOUREUSE & LE DOUBLE JEU DE JUAN MARTINEZ de Manuel Chaves Nogales

C'était un sacré type. Longtemps considéré comme un des plus grands journalistes espagnols de son temps, Manuel Chaves Nogales dut en 1936 fuir l'Espagne franquiste pour se réfugier d'abord en France, qu'il fuira à son tour pour échapper à la Gestapo, et finir ses jours à Londres en 1944.

Grand témoin de son époque, Nogales est l'auteur d'un des livres les plus marquants sur la guerre civile espagnole, A feu et à sang qui, ironie de l'histoire, n'eut que peu d'impact dans son pays puisque édité par un obscur éditeur chilien en 1937, et étouffé bien sûr par la censure franquiste. Chez nous, il ne fut publié qu'en 2011... Comme Nogales infusait volontiers dans tous les endroits où il trainait, il fut également un des témoins les plus perspicaces de la grande débâcle de 1940 face à l'armée allemande dans L'agonie de la France, où il s'interrogeait sur la manière ridicule avec laquelle la prestigieuse armée française avait rendu aussi vite les armes face à l'ennemi. Impitoyable dans ses jugements comme d'une précision redoutable dans ses observations, là encore les éditeurs ne furent pas pressés de révéler au lectorat français ce point de vue acerbe puisqu'il ne fut traduit chez nous... qu'en 2014...

Nous devons ces traductions aux éditions Quai Voltaire, qui après un nombre de volumes assez conséquent rendant compte de son travail de journaliste, n'a pas manqué de sortir également Le double jeu de Juan Martinez, une de ces rares échappées vers la fiction dans lequel l'auteur nous raconte, via le témoignage d'un danseur de flamenco exilé en Russie avant 1917, le vécu journalier de ceux qui ont été les témoins et victimes de la grande révolution d'octobre. Nogales disait volontiers que ce qui se trouvait dans ce roman n'était rien d'autre que la transcription exacte de ce que lui avait raconté cet artiste madrilène exilé en Russie (Juan Martinez, ci-contre), qui fut bloqué durant des années dans ce bourbier infâme en compagnie de son épouse. Aujourd'hui repris dans la collection de poche La Petite Vermillon de la Table Ronde, ce roman est à coup sûr le témoignage le plus incroyable sur ce conflit fratricide où des hordes de chiens affamés s'entre-dévoraient.

 Mettant dos à dos bolchéviques et russes blancs, les uns tirant sur le peuple et les tsaristes, les autres tirant sur le peuple et les juifs, Le double jeu de Juan Martinez est un de ces livres qui colle des frissons. Point d'orgue de ce roman extraordinaire, la relation du siège de la ville de Kiev par l'armée rouge, puis par l'armée tsariste, puis par les bolchéviques et son infâme organe d'oppression, la Tchekha, puis par l'armée polonaise, et enfin pour finir par l'armée rouge à nouveau, sur fond de famine et de pogroms, qui nous offre une succession de portraits de bourreaux et de brutes comme on aime en croiser que dans les livres...

Comme l'écrit Andrès Trapiello dans la préface qui ouvre le roman (que d'aucuns considéreront comme un témoignage historique), "qui eût imaginé que le cataclysme de la révolution soviétique pût être raconté par un expert en castagnettes?"

Un expert en castagnettes, pourquoi pas... Mais en ce qui concerne Nogales, un expert en humanité, certainement. Dernière parution en date, toujours aux éditions Quai Voltaire, un recueil de nouvelles intitulé La bolchevique amoureuse où se profile un court instant un Manuel Chaves Nogales plus littéraire, et uniquement porté vers la fiction cette fois. Un Nogales qui n'ira pas plus loin dans cette nouvelle carrière qui s'ouvrait à lui, happé par les soubresauts de la guerre civile, puis de la guerre mondiale, et fauché enfin par la maladie à 46 ans.

Si la première histoire qui donne son titre au recueil nous parle encore de cette révolution russe, ce n'est plus que par le prisme d'une perdition amoureuse vécue par une femme vouée corps et âme au communisme mais dévorée de chagrin par la perte d'un amoureux bien plus jeune qu'elle, et séduit par une fille de son âge. La révolution d'octobre prônait l'amour libre et la fin de cette institution bourgeoise qu'était le mariage, rappelons-le... Si on rencontre des accents à la Tchekhov dans cette nouvelle, c'est que l'intime tout à coup prend le pas sur la grande Histoire et qu'au fond, seul ne comptera plus à ses yeux que l'individu.

Dans L'homme équivoque, histoire étonnante d'un mystérieux faussaire ayant fait fortune en fabriquant des faux billets, et rêvant de se faire prendre au soir de son existence, nouvelle qui peut se lire aussi comme une métaphore habile sur la main-mise naissante mais absurde des banques sur nos sociétés, on trouve même cette pointe de grotesque qui ferait de Nogales, du coup, une sorte de lointain cousin de Pirandello...

Dommage que cet écrivain soit parti si tôt, il aurait sans doute su rendre compte de l'immédiate après-guerre avec le bon oeil, comme il aurait pu épanouir ce talent de conteur étouffé dans l'oeuf. En l'état, voilà en tout cas une oeuvre à (re-)découvrir...

Signé: RongeMaille

04/10/2017

CHÈRE IJEAWELE, OU UN MANIFESTE POUR UNE EDUCATION FÉMINISTE de Chimamanda Ngozi Adichie

Voici un petit livre (à peine 80 pages), une longue lettre, à mettre entre toutes les mains.

"Il suffit d'une personne pour faire que les choses changent."

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe de Chimamanda Ngozi Adichie (vous la connaissez sûrement elle a écrit le très bon Americanah) est une lettre que l'auteure adresse à son amie qui lui demande comment élever sa fille de manière féministe. Cette demande a poussé l'auteure à se questionner sur le sujet et à nous livrer ce petit manifeste, qui, je l'espère, vous fera aussi réfléchir (mais pour ça il faut le lire bien sür).

" Je suis convaincue de l'urgence morale de nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l'égard des femmes et des hommes."

Pour avouer la vraie vérité au début j'étais un peu déçue. Une de mes amies m'a vivement recommandé ce livre en me disant qu'elle l'offrait à toutes ses amies et qu'il fallait que je le lise. Donc je m'attendais à un truc de fou, de l'inédit, qui me foutrait par terre... Et... Non. Elle énonce plutôt des choses qui me semblent être du bon sens. Mais elle écrit très bien, ça respire la bienveillance, une petite pointe d'ironie et d'humour, donc une texte agréable à lire. Mais je suis toujours debout, pas de cailloux dans la gorge, pas d'envie de tout casser. Puis, j'ai rebranché mon cerveau. J'ai d'abord pensé : elle parle de l'Afrique alors effectivement tout ça n'est peut-être pas du bon sens et ça mérite d'être dit. Puis je l'ai rebranché dans le bon sens et j'ai commencé à réfléchir à ma famille, mes amis, la société en générale (grosse réflexion) et finalement à moi-même. Cela me semble être de bon sens mais... ça se passe comme ça dehors.


GROSSE PRISE DE CONSCIENCE : y a des gens qui sont cons ! (ouais je sais c'est fou, je croyais que ça avait disparu). Ils pensent que les femmes n'ont pas d'âme, ne méritent pas le même salaire qu'un homme (un vrai), doivent se marier et faire des enfants (sinon elles ont raté leur vie), s'habiller en rose (si elles mettent du bleu elles pourraient devenir lesbiennes ou même des hommes), jouer avec des poupées (même raison que précédemment), être gentille et agréable. Les pauvres...


Heureusement Mme Adichie arrive avec ses 15 suggestions pour remettre le monde à l'endroit. La dame n'en est pas à son coup d'essai, elle a déjà écrit Nous sommes toutes féministes, donc son amie a bien eu raison de lui demander conseil. Elle parle beaucoup des stéréotypes, et de comme il est important de les combattre, d'être ouvert d'esprit tout en étant plein et entier. D'avoir ses opinions sans chercher à plaire et oui, on a le droit de dire NON.
"Voici ce qui devrait être ton postulat féministe de base: je compte. Je compte autant. Pas « à condition que ». Pas « tant que ». Je compte autant. Un point c'est tout."

Pour conclure les images parlent mieux que les mots :

  Signé :                  

29/09/2017

SIX QUATRE de Hidéo Yokoyama

Une petite bombe ! 


Si vous voulez lire un véritable "page turner" qui va à 300 à l'heure et qui, au niveau de l'intrigue, vous scotche littéralement à votre canapé pendant quelques heures et qui tombera demain dans les oubliettes de vos lectures trop nombreuses ....
Passez votre chemin ! 


Hidéo Yokoyama vous offre le Japon contemporain sur un plateau en or massif. Sa méticuleuse syntaxe vous apprendra tout des rapports complexes entre la presse et la police (avec un petit topo sur la guerre des polices en bonus).

Le Six Quatre, c'est un kidnapping d'enfant qui a mal tourné quatorze ans auparavant. Et c'est le commissaire Mikami qui va vous le raconter. Il était en poste pour le kidnapping et désormais il est chef des relations presse. Et il a tout son temps. Alors un conseil : prévoyez une petite semaine de lecture. Dégustez lentement. 

C'est quand même très rare d'avoir sous les yeux un roman de cette qualité.

Signé Mère grand :