09/01/2017

UNE ACTIVITE RESPECTABLE de Julia Kerninon

Quand à quelques heures prés, tu reçois un sms de ton copain libraire avec la photo du dernier roman de Julia Kerninon, et puis qu'une connaissance s'arrête dans la rue, tape à la vitre du café dans lequel tu es, et sors de son sac, depuis derrière la vitre, le même dernier roman de Julia Kerninon avec un sourire entendu, tu te dis que tout n'est pas complètement foutu. 

Alors, tu le procures et puis tu attends LE moment pour ouvrir une activité respectable.
Tu l'as tenu entre tes mains, tu l'as jaugé, défié (tiendras tu tes promesses ?), tu lui as tourné autour, tu as repéré en un clin d’œil qu'il est très court (60 pages), tu sais exactement combien de temps il te faut pour lire 60 pages......
Toutes les portes sont fermées, la nuit est tombée, ton téléphone est débranché, il est là LE bon moment.

Dès les premières lignes, tu sais. Tu sais que tu vas être envoyée dans les cordes de la manière la plus grande qui soit.

Avec Buvard, Kerninon t'avait fait passer deux nuits blanches, en apnée entre une écrivain diva, fatale, à la limite du toxique, écorchée s'il en est et un journaliste, jeune frêle et fort tout à la fois, à l'enfance saccagée, fan absolu de l'écrivain. Kerninon du bout de sa plume, t'avait offert de l'épique, de l’Arcade Fire en intraveineuse, ou du Dolan sous perf.

Un peu plus tard, elle t'avait trimbalée à Budapest avec Le dernier amour d'Attila Kiss, et posée, comme un vieux sac entre Attila et Théodora et là, du haut de ses 30 petits balais, elle t'avait expliqué que l'amour, cette rencontre, peut avoir ses stratégies, ses déploiements, et comment tout peut être historiquement et culturellement compliqué entre les deux protagonistes. 

Dans une activité respectable - sans lettre majuscule- Julia Kerninon court dans les couloirs de sa mémoire. Comme une petite fille dévalerait les escaliers d'une très vieille maison. Elle fait apparaître sous nos yeux, la naissance de l'écrivain. Tout est fiction, tout est réel. Tout est souvenir, tout est hors du réel. Vertige.
Nous voilà présentés aux parents, à la sœur, aux grand-mères éblouissantes, pour un peu on  les reconnaîtrait dans la rue à présent.
Kerninon construit son texte comme une progression chronologique, qui repose sur de très courts "chapitres". Tous correspondent à une étape de la fabrication de l'auteur. Elle y traite de l'importance du terreau - ou pas - de la fascination pour la culture américaine de ses parents, du fait de parler plusieurs langues, et de leur amour pour la lecture.

Et ce qu'il reste ce sont ces phrases feux d'artifice, à l'effet long et surpuissant.
Des phrases longues comme des couloirs de très vieilles maisons qui deviennent immenses dés lors qu'elles sont projetées par la mémoire de l'enfance, puis des phrases plus courtes, comme un coup de poing contre un mûr donné par la rage de l'adolescence.

Elle nous fait passer de la petite fille têtue, à la jeune femme folle d'ivresse face à la découverte de son être au monde - l'écriture- 
elle traîne puis virevolte, 
elle convoque nos enfances, et fait écho aux révolutions des premières fois
et nous laisse ko, les épidermes retournés les yeux fermés face à nos propres portes closes. Face à nos portes ouvertes.

"Maintenant, mes livres sur des étagères de librairies paraissent logiques, évidents, on peut s'en servir pour justifier tous mes manquements, mais je me rappelle du moment où mes failles n'avaient pas encore d'explication, où il était possible qu'elles n'en aient jamais, et que je reste pour toujours à la porte de ce qui est important".


Il n'est pas de hasard. Non, il n'est pas de hasard.



06/01/2017

MANUEL A L'USAGE DES FEMMES DE MENAGE de Lucia Berlin


Il est temps pour  tout le monde de sortir de la torpeur postprandiale et festive du Nouvel An et de retourner vers son libraire préféré car là, attention, l'année va démarrer avec une déflagration d'une ampleur maximale. On a l'habitude de dire que la littérature américaine est une sorte de puits sans fond dans lequel les éditeurs vont puiser tant qu'ils peuvent pour en extirper perle après perle, mais c'est vrai. On ne peut plus vrai.

Nouvelle preuve, s'il en fallait, de cette hyper-florescence à nulle autre pareille, Jean Mattern, tout nouvel éditeur de la maison Grasset et frais transfuge de la maison-d'en-face, Gallimard, nous balance ce Manuel à l'usage des femmes de ménage d'une illustre inconnue, et foi de RongeMaille qui en a lu plein d'autres, vous allez en rester à genoux.

Lucia Berlin nous a quitté en 2004 et même si pour elle, la gloire fut post-mortem ou à peu près (comme très souvent avec les plus grandes), il n'est jamais trop tard pour bien faire. Pour ça, il faudrait vous imaginer une Alice Munro qui serait un peu sortie de chez elle, aurait eu son moment Bukowski, picole, dope et mauvais garçons, ainsi qu' une longue période femme au foyer avec mari absent, aurait vécu mille vies, quatre mariages, plein d'enterrements, une existence en trajectoire de yoyo. Cette femme, en plus d'avoir les plus beaux yeux de la littérature mondiale, était ce que le féminin avait à répondre de plus merveilleux à la perfection du style de Raymond Carver.

Alors ce livre, c'est quoi ?... Un recueil de nouvelles qui n'en est pas un, plutôt le rapport d'une vie, déconstruite sous forme de saynètes dans lesquelles Lucia se raconte, elle et les siens, dans sa jeunesse, dans sa vieillesse, au lavomatic d'en face, en petit fille modèle, en épouse de camé à Tijuana, en infirmière parfaitement bilingue, en femme de ménage curieuse de la vie des autres, en professeur d'espagnol dans des lycées difficiles, en alcoolique faisant la queue en pyjama et bigoudis à l'ouverture du liquor-store du coin,  en compagnie d' ivrognes sympathiques et serviables, en vieille dame malade traînant sa bombe à oxygène derrière elle dans son mobil-home, toute seule, en femme amoureuse, trahie, toujours portée par une attention à ce que font, à ce que sont les autres.

Car un don d'observation comme celui-là, une pareille facilité à vous faire entrer dans une histoire en trois secondes et deux dixièmes, c'est rare:

"La plupart du temps, ça ne m'embête pas de vieillir."

"Aux urgences, on n'entend jamais les sirènes."

"Carlotta émergea, durant la quatrième semaine de pluie d'octobre consécutive, dans le service de désintoxication du Comté."

"- Maman voyait tout, disait ma sœur. C'était une sorcière."

"Il m'a plu tout de suite, rien qu'en parlant avec lui au téléphone."

Et pas une seule n'est semblable aux autres. Il y a des merveilles de deux pages à peine comme Mon jockey:

  "Combattants du feu et jockeys. Ils atterrissent toujours aux urgences..."

où Lucia nous fait part de son émoi de femme face à cet homme 

"...aussi petit qu'un bambin mais costaud, tout en muscles. Un homme sur mes genoux."

 des histoires qui semblent se répéter mais vous racontent autre chose à chaque fois. Toute une vie bien remplie, en somme, et racontée comme ça vient.

On ne peut pas prétendre qu'il s'agit là juste d'un recueil de nouvelles, ce serait trop simple. Et s'il faut parler d'auto-fiction, puisque Lucia Berlin y raconte ici sa vie en morceaux, alors il faut savoir lire comment cet art de la narration à la première personne adopte soudain des formes inédites. Ainsi dans la nouvelle intitulée Mijito, qui raconte le parcours horrible d'une jeune maman mexicaine analphabète, paumée à Oakland, le point de vue change soudain et c'est une infirmière qui prend la narration en charge: c'est elle, Lucia Berlin qui raconte, et vous serre le cœur comme un éponge.

Plus loin dans Ici, c'est samedi, texte étrange qu'il faut pouvoir lire deux fois pour en saisir toutes les subtilités, on ne comprend pas ce qui se passe quand, pareil, on comprend où elle est: cette professeur d'écriture aux cheveux blancs qui enseigne dans une prison du Comté  l'art de raconter des histoires à des repris de justice, des prostituées, des camés, des voleurs: c'est elle ! Lucia à qui un des prisonniers reproche de faire du favoritisme à l'égard de l'un deux:

"- Je n'ai pas de chouchou, répond-elle. J'ai quatre fils. J'ai un rapport différent avec chacun. C'est pareil avec vous."

Et on jubile de l'avoir repérée dans cette nouvelle où, soudain, on ne la voyait plus. 

Mes très chères sœurs, mes très chers frères, quel gâchis que vous passiez à côté de ce pur miracle, tout près de cette femme qui s'est donnée sans compter à ses amours, à ses enfants et à tous les siens comme elle a donné à l'écriture tout ce qu'elle avait, sans illusion ni espoir de retour.

Sans blague, cela vous est-il déjà arrivé de tomber amoureux d'un écrivain ? 

Avez-vous bien regardé ses yeux ?

Signé: RongeMaille 


05/12/2016

L'ALMANACH DES REFRACTAIRES d'Evelyne Pieiller


Eh oui, ça sent le sapin ! Voici l'heure de se triturer les méninges à la recherche du cadeau parfait et inattendu que vous êtes à peu près sûr d'être le ou la seul(e) à avoir repéré sur les tables bondées de votre libraire préféré. Et que diriez-vous d'un almanach littéraire, pour changer ? Au lieu du rituel calendrier Pompiers & Chatons ou des douze toiles mensuelles d'Edward Hopper à moins que ce soit Van Gogh, ou Munch, qui déprimeront votre cuisine chaque jour de l'année... Et pourquoi pas en lieu et place de l'infernal Almanach Vermot et de ces joyeuses blagues de carabin, que pensez-vous d'un almanach fantaisie et érudit qui vous en apprendra plus sur  notre monde que la totalité des numéros du Point de l'année écoulée ? 

C'est à Evelyne Pieillier, journaliste et femme de lettres, passionnée de littérature, d'histoire et de rock'n'roll que l'on doit ce objet en tout point insolite, un livre que vous finirez par laisser sur un coin de commode, de table de nuit, voire en compagnie de vos livres de cuisine, et que vous vous surprendrez à parcourir au hasard de ces moments égarés que les braves gens appellent: temps perdu. Découpé en fines tranches disgressives ("Les disgressions ont le charme des départementales: elles vont moins vite que l'autoroute, mais on voit beaucoup mieux le paysage" écrit-elle d'ailleurs quelque part), L'almanach des réfractaires se décompose évidemment en mois (il y a des règles, tout de même), mais aussi en rubriques aux dénominations intrigantes (Leçon de désobéissance, For members only, La vie qui va, Lumières, bistrots et terrains vagues ou encore une délicieuse Minute méditative qui vous plonge effectivement dans des puits de réflexion - ou d'abattement - sans retour). 

Qu'est-ce qu'un almanach ? Les dictionnaires nous expliquent qu'il s'agit d'une publication annuelle contenant des renseignements divers. C'est tout ? Autrement dit, ne tient-on pas ici la forme littéraire la plus libre qui soit, ou du moins parmi les moins astreignantes, où chacun peut laisser libre expression à ces humeurs comme à ses connaissances ? Evelyne Pieiller a beau nous parler ici de Jacques Cartier, Giordano Bruno ou Théophile de Viau, des troquets de Montmartre ou de la Cour des Miracles, des testaments de Stendhal comme des humeurs de Cézanne, des sensations vécues lors d'un concert de rock ou d'une horrible note émanant de la Préfecture de Paris juste après la rafle du Vel'd'Hiv, rien ne parvient à masquer la personnalité véritable de l'auteur qui aura rassemblé tout ça au petit bonheur, la chance. 

Evelyne , on vous aura donc devinée: l'érudite et grande lectrice qui se présente sous les pages de ce joli volume (faut-il encore le dire, les éditions Finitude fournissent toujours un travail d'édition soigné) nous sera donc finalement plus proche, plus vraie que n'importe quelle auteur auto-fictionnée qui nous raconterait ses malheurs, ses bonheurs, ses amours, ses tralalas, ses tralalères. Et si, dans les chroniques intitulées La vie qui va (extraits), l'auteur se livre un peu, quand même, mais par touches infimes, c'est pour mieux exercer son art de la litote et de l'esquive. Un léger soupir par ci, un triste sourire par là, ajoutés à tout ce qu'elle aime, à ces instants de la grande ou de la petite Histoire qui la touchent ou lui posent question, à toutes ces admirations artistiques, et on obtiendra une sorte de portrait chinois que tout lecteur attentif se prendra vite en affection.

Qu'Evelyne Pieiller soit une auteur, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Il suffit de la lire pour se rendre compte de quel acabit est la dame, ainsi que sa prose:

"Il n'y a pas de quoi se vanter, d'écrire. C'est comme être monogame."

Belle plume, belle âme et grande journaliste: on pouvait la lire le mois dernier encore dans les colonnes du Monde Diplomatique dans un article très fort sur les ultranationalistes en Hongrie.

Merci à Evelyne Pieiller de ne pas oublier nos petits souliers l'année prochaine, car on aura alors encore plus besoin de consolation qu'aujourd'hui, je le sens, je le sais. 


Signé: RongeMaille

30/11/2016

" LE CINEMA FRANCAIS, C 'EST DE LA MERDE !"

Ladies and gentlemen, l'Oscar de la couverture de livre la plus moche de l'année revient haut la main aux aventureuses éditions Distorsion pour ce formidable bouquin qui référence pas moins de 75 films bien d'cheu nous qu'un sentiment d'infériorité fort dommageable et bien national a remisé, à tort, bien loin derrière les films cultes anglo-saxons. C'est tout juste si on osera vous la montrer, cette couverture, tellement elle pique les yeux.

Idem pour la mise-en-page qui nous gratifie de textes jaunes sur fond marron, rouges sur fond noir, sur fond jaune, blancs sur fond vert, comme autant de milk-shakes bourrés de colorants que même les plus sales gosses auront du mal à finir. Mais non, on exagère, car ce livre d'experts pour cinéphiles à peine déviants est peut-être LE livre que tout cinéphile français (oui, monsieur: fran-çais !), attendait du fond de sa tanière. Un livre qui ne remise personne au placard, ni ceux de la Nouvelle Vague, ni ceux de l'avant-guerre, mais avec pour seul parti-pris de mettre sur la même ligne d'arrivée Truffaut, Resnais, Robert Benayoun aussi bien que José Benazeraf, (alias le Godard de Pigalle) et même Walerian Borowczyk et Laurent Baffie (si, si).

"Le cinéma français, c'est de la merde !" nous prouve tout simplement que nous avions raison d'aimer envers et contre tous Les Spécialistes de Patrice Leconte, notre Butch Cassidy & le Kid à nous, avec Lanvin et Giraudeau, nos Redford et Newman pour l' éternité. Que nous n'étions pas les seuls à garder un souvenir tourneboulé de Rue barbare et de la très méchante scène de castagne finale, et que M6 et W9 ont raison de diffuser deux fois par an Coup de tête avec Patrick Dewaere en footballeur revanchard, car on le regarde à chaque fois... et jusqu'au bout !

Ce livre d'amoureux du cinéma nous crie à chaque page tout en nous tenant tendrement la main: - Mais non, tu vois, tu n'es pas seul...

On pourra toujours chipoter sur tel ou tel film choisi, il n'empêche que la justesse des textes qui accompagne chaque film défendu, donne envie de retourner y voir et de reconsidérer quelques mauvais souvenirs (Assassin(s) de Kassovitz, Tir groupé de Messiaen, vous savez ce revenge-movie avec Gégé Lanvin en Bronson de Paname complètement vénère qui va mettre la misère aux bâtards qui ont fait du mal à sa Véronique Jeannot chérie, vous vous souvenez ?). De quoi retourner fissa dans son garage pour allez y retrouver son lecteur VHS, car parmi ces 75 pépites, gageons qu'il y en a certaines qui n'ont pas vu passer l'avènement du dvd...

Qui pour se souvenir de A coups de crosse de Vicente Aranda par exemple, petit polar furieux et saumâtre avec un Bruno Cremer royal en salopard onctueux, et la fatale Fanny Cottençon, une des plus belles paires de gambettes des années 80, dotée d'une voix à la fois agaçante et sexy, et aujourd'hui bien oubliée ? Et Mort un dimanche de pluie de Joël Santoni, d'après un roman génial de Joan Aiken avec Nicole Garcia et un Bacri pas encore screugneugneu, huis-clos digne d'un film noir américain, moins violent mais aussi tendu que le fameux Funny games de Haneke ? 

Et de ce film avec Alain Delon signé Serge Leroy, qui fit un bide lors de sa sortie et qui raconte comment un rôdeur va passer un très sale quart d'heure dans une maison occupée par des enfants livrés à eux-mêmes depuis que leur nounou trucidée les avait privés de télé ? Non, aucun souvenir ?

Ce livre est d'autant plus sympathique qu'il ne filera de complexes à personne: on y croise autant de films oubliés que de films célèbres (Les disparus de St-Agil, Les yeux sans visage, Le salaire de la peur, Tous les matins du monde sont là, il y a même un Belmondo), de vrais films-cultes peu diffusés (Paradis pour tous de Jessua, Themroc ou Une étrange affaire avec le grandissimo Piccoli), et on se surprend à compter: deux Serge Leroy, deux Alain Corneau, deux Jessua, deux Joel Séria, deux Patrice Leconte, deux Jérome Boivin (qui ça ???) deux Yves Boisset, trois Clouzot et... deux Philippe Labro !!!

Pas de Jean-Claude Brisseau, nul Mocky, pas de Jean-François Stévenin, tant pis. Poussière d'ange de Niermans et Neige de Juliet Berto non plus. On ne chipotera pas car, en sous-titre, on peut lire: premier round. Oh oui, vite, un deuxième !

En tout cas, RongeMaille le cinéphile s'est senti presque ému, voire tourneboulé par la présence de deux films qu'il se sentait à peu près le seul à avoir vu et à défendre envers et contre tous, pauvre prêcheur égaré dans un désert sans horizon, son bâton de vérité à la main, et dont même les reptiles et les insectes se détournaient en riant: ainsi, Christophe Chenallet y parle de L'homme qui voulait savoir de George Sluizer, incroyable thriller dans lequel un Bernard-Pierre Donnadieu royal (ce comédien trapu au jeu raffiné qui fut aussi l'inoubliable Hagen de Rue barbare, qui y trépassait coup-de-boulé par Giraudeau) incarne un tueur narquois qui ne veut pas dire à ce touriste flamand égaré en terre gardoise où il lui a planqué sa femme. Brrr...

Ainsi, Virgile Iscan nous fait partager sa passion pour le film le plus méconnu de Bruno Dumont, Twenty-nine Palms, qualifié ici et à juste titre de "plus grand film d'horreur jamais réalisé en France". C'était donc bien avant que le cinéaste du ch'Nord nous fasse bien marrer avec ses histoires de policiers qui ont des drôles de têtes et font de drôles de bruits. Un film des plus horribles, vraiment: une heure trente d'emmerdement maximal dans le désert californien, à la Antonioni période Désert rouge, tout juste ponctué par quelques scènes de sexe fort peu glamour, à la Dumont, pour en arriver à... à... oh bon dieu, c'est irracontable.

Voilà. Ceci est, lecteur,

Un bouquin écrit par PLEIN DE GENS illustré par d'AUTRES (ou parfois les MÊMES) sous la coordination d'un GARS.
Comme le signale fort justement l'intro, et c'est le livre de cinéma le plus roboratif, le plus décontracté, le plus décomplexé, le plus mieux que tu pourras lire avant longtemps.

Pour ta peine, voici la couv' du livre (je t'avais prévenu).
Signé: RongeMaille


29/11/2016

LA SAINTE FAMILLE de Florence Seyvos

En refermant ce roman, je me suis dit : "Quel miracle mon dieu, quel miracle". 
J'en réfère à Dieu eu égard le titre, qu'on me pardonne.

Je me suis dit, voilà un roman qui vient de me rappeler le fait que l'enfance est le pays de la solitude absolue, le pays, dont aucun adulte ne parle la langue, et je me suis rendue compte que pour réaliser cela à la lecture d'un roman il faut que ce soit un enfant qui raconte.

Or ça, on le sait, ça n'existe pas, ça n'existe pas, comme dirait l'autre.

Sauf que vous m'avez vue arriver avec mes gros sabots, Florence Seyvos a eu le grand talent, la folle justesse d'approcher au plus prés, de l'infiltrer ce pays-là,  et que l'espace de ces pages, j'ai oublié : Florence Seyvos est bel et bien une adulte.

J'espère ne pas avoir à vous convaincre, elle n'a dieu merci pas essayer de se mettre à la place de. Mon dieu (encore lui !), non.
Elle a travaillé de sa plume, le souvenir. La texture du souvenir, ses contours, sa lumière et ses ombres. 

La sainte famille (éditions de l'Olivier) nous met face à Suzanne et Thomas son petit frère. Ensemble, ils vont le traverser ensemble ce pays-là. Je le précise parce que cela ne va pas de soi avec la fratrie.
Leur lien a eux fut très fort.
C'est Suzanne qui raconte sur la grande majorité des chapitres. Elle raconte, les adultes, les autres enfants, la mère, le père, la grand-mère, les vacances, l'oncle inquiétant, la cousine tyrannique, l’instituteur barbare...
L'été, l'hiver, le quotidien et les vacances.
Suzanne raconte la douceur de la solitude, la force de la complétude, et le fait que grandir, c'est à peu prés accepter de la perdre, cette complétude. Le lien avec Thomas est parfait dans l'enfance. Le lien avec cette grand tante que l'on dirait simple d'esprit l'est tout autant. Cette grand-tante magnifique dans sa façon de vivre la vie sans filtre, seule, aussi seule que les enfants. Incapable de montrer ses sentiments mais pour laquelle Suzanne et Thomas représentent absolument toute l'essence de sa propre vie.
Suzanne se souvient de ses scènes, de ces instants où les autres, celles et ceux qui ne sont ni Thomas, ni la grand-tante, imposent, violentent, font intrusion dans leur bulle. La casse pour toujours. Les font grandir pas toujours quand eux l'auraient décidé.

Et là, bing, Florence Seyvos nous parle forcément à nous et de nous.
Comment ne pas instantanément se retrouver au cœur de l'un de ces instants vécus au milieu des adultes, de leurs mots entendus, pas compris, blessants comme des couteaux trop aiguisés, fascinants parce qu'obscènes ? Ou de ces autres enfants plus grands, plus abîmés, moins innocents ?

La sainte famille c'est aussi l'observation si juste du lien qui était la racine, la force, puis qui se délite, et fini par se transformer.
C'est le regard tiraillé de cette enfant sur la religion, que lui impose une famille inscrite dans cette croyance. Le regard qui questionne, observe, hait ou adore. Ou les deux à la fois.

La violence des autres vient nous cueillir là où jamais on ne l'attend. La violence de Suzanne nous tombe dessus, comme un couperet tomberait. Et puis, on la reconnait, on baisse les yeux, on souffle après la tension, mais oui, bien sûr qu'on la reconnait cette violence absorbée, dont un jour où l'autre sans même que l'on y pense on finit par être obligée de la vomir.

A l'heure où il va pas falloir trop tarder à retourner auprès de la Famille, ou autour d'une bûche, de guirlandes et autres fanfreluches, je ne saurai que trop vous recommander ce magnifique roman. Vraiment.


01/11/2016

LE PROBLEME AVEC LES FEMMES de Jacky Fleming

Le problème avec les femmes de Jacky Fleming est un excellent petit livre illustré qui vous fera à coup sûr rire...jaune. Un condensé de second degré mordant qui s'emploie à démonter les postulats de grands penseurs comme Darwin ou Schopenhauer sur les femmes.

Parlons d'abord un peu de l'auteure-illustratrice, l'anglaise Jacky Fleming. La petite Jacky est d'abord allée dans une école pour filles avant de découvrir à la fac, la liberté, le féminisme et l'art ! A partir de 1978 ses dessins apparaissent dans tous les grands journaux anglais. Son premier dessin édité est pour la couverture du centre de la revue féministe.

Avant tout il faut que vous sachiez que si on ne voit jamais de femme dans les livres d'Histoire c'est qu'avant elles n'existaient pas. LOGIQUE ! et ensuite quand on les a inventées elles sont directement allées dans la poubelle de l'Histoire car elles avaient une toute petite tête qui ne leur permettait pas grand chose à part des points de croix (et encore pas plus de 30). Ensuite comme l'ont démontré de grands génies (des hommes CQFD) si les femmes étudiaient, malgré tout, elles courraient le risque de perdre leurs cheveux, voir leur poitrine se flétrir, d'avoir une barbe et de faire des enfants tout ratatinés ! Ce ne sont pas les seuls risques que courent les femmes qui veulent s'échapper de la sphère familiale, par exemple si elles font du vélo elles ne pourront plus avoir d'enfant et en plus elles auront des jambes d'hommes qui ruineront leur vie sexuelle. Et je ne vous parle même pas des jupes culottes fort pratiques pour le vélo mais qui rendent lesbienne ! Non vraiment il vaut mieux que les femmes restent à la maison sans trop rien faire à part applaudir leur mari et faire de la broderie, c'est plus prudent !
Vous découvrirez aussi quelques femmes dont la petite tête et les faibles mains n'ont pas empêchées de faire des choses extraordinaires. La marquise du Chatelet (1706-1749) mathématicienne, femme de lettres et physicienne française, Eliza Grier (1864-1902) née esclave elle devient la première afro-américaine à pratiquer la médecine en Géorgie. Marianne North (1830-1890) célèbre naturaliste et illustratrice botanique anglaise. Et tant d'autres encore, alors soyez curieux et ouvrez en grand la poubelle de l'Histoire !
Il semblerait qu'un vent de féminisme souffle sur le Triangle Masqué !


signé : 

19/10/2016

LETTRE AU DERNIER GRAND PINGOUIN

Il n'y a pas bien longtemps, une de nos éphémères gloires nationales s'affichait sur les réseaux sociaux, en compagnie de bons amis, en train de poser, hilares, auprès de quelques grosses bêtes abattues par ses soins (et à distance semble-t-il,  car figure parmi ses trophées un ours de belle taille). Ce grand ami de la vie sauvage et des activités de plein air, qui fut en son temps champion olympique de ski alpin et, plus tard, plusieurs fois participant à cet autre grand rallye écolo que fut le Paris-Dakar (500 connards sur la ligne de départ... comme chantait l'autre énervant), a depuis voulu tout effacer mais, comme on le sait, une fois pris dans la Toile, difficile de s'en tirer à si bon compte. 

 Alors bon, me direz-vous, il y en a d'autres de ces candidats raisonnablement friqués qui peuvent se permettre d'aller chasser le grand fauve en Afrique sans plus se soucier du qu'en dira-t-on, et encore moins des quotas de chasse car, faut-il le rappeler, nous sommes dans un monde où tout se paie. Et, crénom, si on possède tout cet argent, c'est qu'on l'a bien mérité. Ce grand champion, ce héros, que nous appellerons Grosluc (large torse, visage tanné par le soleil, barbe bien taillée, sourire tout en dents blanches, gros cuissots), aurait pu être un des deux sinistres personnages qui ouvrent l'essai de Jean-Luc Porquet. 

On y vit les dernières heures du dernier couple de grands pingouins sur l'île d'Eldey, en 1844, lorsque quelques islandais y débarquent afin de les zigouiller pour deux taxidermistes de leurs clients. La tâche n'est pas trop ardue, le grand pingouin étant un pataud des glaces assez froussard et peu agressif (attention à son grand bec, quand même), et se contentent de les étrangler. Pas de trou, pas de tâche, du travail de pro. En repartant, bien sûr, l'un d'eux marche sur le dernier œuf de grand pingouin que la femelle couvait. Voilà, c'est terminé, une espèce en moins. 

 Lettre au dernier grand pingouin est effectivement un exercice épistolaire puisque l'auteur, tout au long de l'ouvrage, s'adressera à lui sur le ton navré de celui qui sait que cela a du être dur, et qui, en plus, sait parfaitement ce que l'Humanité a fait subir, depuis la grande révolution industrielle de la fin du XIX° siècle, au reste du règne animal. Jean-Luc Porquet n'est rien de moins qu'une des grandes plumes du Canard Enchaîné, spécialisé dans les problèmes d'écologie et d'environnement (entre autres) et sait donc de quoi il parle. Se décrivant lui-même comme un archiviste compulsif, découpant dans la presse tout ce qu'il trouve sur telle espèce en voie d'extinction, sur telle catastrophe environnementale et ses conséquences sur les milieux naturels, il n'hésite pas à dégainer foultitudes de chiffres qui finissent de plonger le lecteur dans les affres de la honte la plus sincère. 

Car ce que raconte cet essai, ça n'est rien d'autre que le début de notre fin. A ceux qui contestent aujourd'hui ces théories catastrophistes, épaulés par des scientifiques eux-mêmes rémunérés par les industries pétrochimiques, il envoie quelques pics sévères :

 « Tout comme il est aujourd'hui impossible, malgré Claude Allègre et l'activisme des lobbies industriels, de nier la responsabilité de l'homme dans le réchauffement climatique, il sera bientôt impossible de nier qu'il est le principal auteur de la sixième extinction en cours ». 

On commence à parler d'ère anthropocène pour qualifier les millénaires sur lesquels nous régnons. Bravo à nous. Au Canard, on a la gâchette facile mais on sait de quoi on parle. Dans cette lettre peu consolatrice (tu vois pépère, tu n'es pas le seul à t'être fait décaniller comme un malpropre) à cet animal disgracieux mais qui fait toujours rire les enfants (leurs dépouilles rencontrent de francs succès dans les muséums d'histoire naturelle), et si on est juste atterrés par ce que nous infligeons aux autres espèces aussi bien qu'à nous-mêmes (attendez de voir, pour les abeilles...), on est tout aussi surpris par le calme avec lequel Porquet égrène son chapelet mortuaire. Car on comprend assez vite, avec lui, que la partie est jouée depuis des lustres et qu'à moins d'un brusque serrage de frein à main... mais ça n'arrivera jamais. 

Tout juste entrevoit-on lorsqu'il parle de Paul Watson, flibustier écologiste de Sea Shepard qui n'hésita pas à couler un baleinier pour faire respecter quelque accord international sur lequel les industriels n'hésitent à s'asseoir, une admiration sincère et une envie d'aller en découdre avec tous les Grosluc de la Terre. Dans son génial et drôlissime Gang de la clef à molette, le romancier Edward Abbey avait imaginé une sympathique bande d'énervés bourrés d'imagination faisant sauter les caterpillars sur les chantiers de construction de grands barrages, des hommes et des femmes prêts à tout pour qu'aucun banquier, aucun industriel, aucune armée ne vienne massacrer les grands espaces vierges des Etats-Unis. Il est peut-être tard pour s'y mettre, mais il serait temps... 

Oui, Grosluc a le droit de buter un grizzly avec son fusil à lunette gros calibre, c'est en effet moins dur, pour plaire aux filles, qu'un corps à corps au couteau Rambo avec ces grosses bêtes soupe-au-lait. La mer est à tout le monde, alors j'ai le droit de faire mon beurre avec tous ces poissons dedans. Mes pesticides sont bons pour la récolte du maïs et du soja, alors au diable ces abeilles, quoi, vous m'embêtez. 

Continuons comme ça, semble expliquer, navré, Jean-Luc Porquet au dernier grand pingouin dont il nous aura raconté la longue et douloureuse histoire. Dans le détail, c'est vrai que l'odyssée de cette espèce est horriblement triste et cruelle. Je vous laisse la découvrir, elle est incroyable. Ce n'est ni la seule, ni la plus terrible, et encore moins la dernière. 

La plus ridicule cependant, loin devant celle du Dodo de l'Ile de Pâques dont tout le monde s'est bien moqué, ce sera certainement la nôtre. Les grands maîtres incontestés de l'ère anthropocène, seul et unique instigateur de la sixième grande extinction des espèces (série en cours), ne survivront pas eux-mêmes à la catastrophe. Encore bravo à tous les Groslucs qui nous entourent. 

Et puis, si le grand pingouin, d'où il est, aura trouvé le moindre réconfort à la lecture de cette lettre bourrée d'affection pour lui et ses semblables... 


 Signé : Pingu 

Euh non, RongeMaille